Homme de paille, pente glissante, faux dilemme : douze raisonnements qui ont l'air valides et ne le sont pas, avec la bonne façon de répondre.
Un sophisme est un raisonnement qui a l'air valide et qui ne l'est pas. Ce n'est pas forcément de la mauvaise foi : la plupart du temps, celui qui l'emploie y croit sincèrement. C'est bien ce qui les rend efficaces.
En repérer douze suffit à couvrir l'immense majorité des discussions du quotidien. Voici les plus courants, avec pour chacun un exemple réel et une façon de répondre qui ne transforme pas l'échange en pugilat.
Les attaques déguisées
1. L'attaque contre la personne
On répond à l'argument en visant celui qui le porte. « Tu défends le télétravail parce que tu habites loin. »
Pourquoi c'est faux : l'origine d'un argument ne dit rien de sa validité. Quelqu'un peut avoir un intérêt personnel et raison.
Comment répondre : « C'est possible que ça joue. Est-ce que ça rend le raisonnement faux pour autant ? » On ramène au fond sans nier l'observation.
2. L'homme de paille
On déforme la position adverse en version caricaturale, puis on démolit la caricature. « Donc selon toi il ne faut plus jamais venir au bureau. »
Comment répondre : reformulez posément votre position réelle. « Ce n'est pas ce que j'ai dit. J'ai dit deux jours, pas cinq. Reprenons là-dessus. »
3. L'appel à l'hypocrisie
On disqualifie l'argument en pointant une incohérence de son auteur. « Tu parles d'écologie et tu as pris l'avion en février. »
Comment répondre : « Vous avez raison, je ne suis pas exemplaire. Est-ce que ça change quelque chose au chiffre dont on parle ? »
Les raccourcis logiques
4. La pente glissante
On enchaîne des conséquences de plus en plus graves sans justifier aucun maillon. « Si on autorise ça, demain plus personne ne respectera rien. »
Comment répondre : demandez le maillon manquant. « Par quel mécanisme passe-t-on de la première étape à la dernière ? » Le plus souvent, il n'y en a pas.
5. Le faux dilemme
On présente deux options comme les seules possibles. « Soit on baisse les prix, soit on ferme. »
Comment répondre : proposez explicitement une troisième voie. Le faux dilemme ne survit pas à un contre-exemple.
6. La corrélation prise pour une cause
Deux choses varient ensemble, donc l'une causerait l'autre. « Depuis qu'on a changé le logo, les ventes montent. »
Comment répondre : cherchez la troisième variable. « Qu'est-ce qui a changé d'autre à la même période ? » Il y a presque toujours quelque chose.
7. La généralisation hâtive
On tire une règle générale d'un ou deux cas. « J'ai eu deux stagiaires qui n'ont rien fichu, les stagiaires ne servent à rien. »
Comment répondre : « Sur combien de cas ? » La question suffit souvent.
Les appels illégitimes
8. L'appel à l'autorité
On invoque une personnalité au lieu d'un raisonnement. « Un prix Nobel l'a dit. »
Nuance importante : citer un spécialiste dans son domaine est légitime. Le sophisme commence quand l'autorité sort de son champ, ou quand elle remplace l'argument au lieu de l'appuyer.
9. L'appel à la tradition
« On a toujours fait comme ça. » L'ancienneté d'une pratique ne prouve pas sa pertinence. Elle prouve seulement qu'elle a duré.
Comment répondre : « Qu'est-ce qui rendait ça pertinent à l'époque, et est-ce que c'est encore vrai ? » La question est respectueuse et elle ouvre vraiment le sujet.
10. L'appel à la majorité
« Tout le monde le pense. » Une majorité peut se tromper, et l'a fait souvent. Le nombre est un indice, pas une preuve.
11. L'appel à l'émotion
On remplace la démonstration par un ressort affectif : peur, pitié, indignation. « Pensez aux familles. »
Nuance : l'émotion a toute sa place en rhétorique, c'est ce que les anciens appelaient le pathos. Elle devient un sophisme quand elle se substitue à l'argument au lieu de l'accompagner.
Comment répondre : reconnaissez l'émotion, puis revenez au fond. « C'est une vraie inquiétude. Regardons ce que disent les chiffres. »
Le plus retors
12. Le déplacement de la charge de la preuve
On affirme quelque chose et on demande à l'autre de prouver le contraire. « Prouvez-moi que ça ne marche pas. »
Pourquoi c'est faux : c'est à celui qui affirme d'apporter la preuve. Sinon n'importe quelle affirmation invérifiable devient vraie par défaut.
Comment répondre : « Je ne peux pas prouver une absence. C'est à vous de montrer que ça marche. » Poliment, mais sans céder.
La règle qui compte plus que la liste
Connaître les sophismes crée une tentation : les dégainer comme des cartons rouges. « C'est un homme de paille ! » Ça met fin à la discussion sans faire avancer personne, et ça vous rend insupportable.
Le bon usage est inverse. Repérez le sophisme, ne le nommez pas, et posez la question qui met en lumière le maillon manquant. Votre interlocuteur trouve lui-même la faille, ce qui est la seule façon de le faire changer d'avis.
Comment s'y entraîner
On ne repère pas un sophisme en le lisant, on le repère en l'ayant entendu vingt fois. L'entraînement le plus efficace consiste à débattre régulièrement sur des sujets où l'on n'a pas d'avis arrêté, parce qu'on écoute mieux la forme du raisonnement quand on n'est pas occupé à défendre son camp.
C'est ce que permet RhétoriCartes : les camps sont imposés, les arguments des deux côtés sont écrits par nos experts en rhétorique, et vous voyez rapidement lesquels tiennent debout et lesquels reposent sur un des douze pièges ci-dessus.
À retenir
Un raisonnement peut être élégant, convaincant, applaudi, et faux. Douze schémas suffisent à repérer l'essentiel des dérapages. Le vrai travail n'est pas de les mémoriser, c'est de les entendre en direct, dans une conversation qui va vite, quand c'est vous qu'on essaie de convaincre.